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Vieques depuis
Christophe Colomb
1493. Biéke («petite île»
en taïno) est découverte par Christophe Colomb.
1647-1800. Les corsaires français, anglais et danois
disputent l'île à l'Espagne.
1832-1843. Le maire de Vieques, d'origine française,
Théophile Le Gillou, développe une économie
sucrière sur l'île. Le recensement de 1845 fait état
de 249 Blancs, de 411 mulâtres, de 8 Noirs libres et de 368
esclaves.
1898. Au terme de la guerre hispano-américaine,
les Etats-Unis enlèvent Porto Rico à l'Espagne.
1919. Les Portoricains sont déclarés citoyens
américains. Ils vont former la première minorité
latina de New York.
1939. Un haut gradé de l'US Navy déclare
de Porto Rico qu'il est «la clé du système de
défense côtière des Etats-Unis». La construction
de la base de Roosevelt Roads débute. Vieques en est une
extension dès 1941. 3 000 habitants sont expulsés
vers Santa Cruz et 4 000 vers le centre de l'île.
1952. Luis Muñoz Marin, premier gouverneur élu
de l'île, instaure l'Etat libre associé (ELA) qui fait
de Porto Rico un territoire «non incorporé» aux
Etats-Unis : les Portoricains sont déchargés
de certains impôts fédéraux mais n'ont pas le
droit de vote à l'élection présidentielle américaine
ni de représentants au Congrès.
1977. Après une décennie de protestation,
Culebra, voisine de Vieques, est remise par les militaires au gouvernement
civil de Porto Rico. Tandis qu'elle devient un paradis touristique,
les bombardements s'intensifient à Vieques.
Eté 1999. On compte quatorze campements de «désobéissants
civils» dans la zone des tirs.
21 février 2000. 500 000 personnes défilent
à San Juan, capitale de Porto Rico, au slogan de : «Pas
une bombe de plus !»
4 mai 2000. Les «désobéissants civils»
de Vieques sont expulsés ou arrêtés (600 en
deux ans).
Novembre 2000. Sila Maria Calderón est élue
gouverneure en faisant campagne pour l'arrêt immédiat
et définitif des bombardements. Un référendum
parallèle est prévu en juillet, incluant l'option
«arrêt immédiat des bombardements».
14 juin 2001. George W. Bush annonce la fin des bombardements
pour 2003.
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Vieques envoyé spécial
Au bout d'un chemin escarpé, la «Grande Ile»
de Porto Rico, distante de dix kilomètres, se profile entre
nuage de poussière et reflets du soleil. La petite île-municipalité
de Vieques aurait pu faire une destination touristique idéale.
Le contraste n'en est que plus saisissant entre la végétation
luxuriante d'un relief vallonné d'un côté et,
de l'autre, au-delà des kilomètres de grillages et
barbelés, les collines pelées par des cratères
d'obus. Les deux tiers de l'île sont confisqués par
l'US Navy et sa base de Roosevelt Roads. En cette fin juin, les
exercices d'entraînement et de tirs ont repris pour onze jours.
Réveillant l'ardeur des opposants à la Marine américaine.
A chaque reprise des bombardements, les groupes Amigos del Mar
et Amigos de Vieques organisent quotidiennement des intrusions sur
les terrains d'entraînement de la Marine, guidant des volontaires
à travers le maquis jusqu'au lieu où ils serviront
de boucliers humains contre les tirs de F 18 et de navires de guerre.
Une cinquantaine de «désobéissants civils»,
au nombre desquels plusieurs personnalités politiques et
artistiques, ont ainsi bravé le 30 avril les no trespassing
(«défense d'entrer») qui entourent la base, empêchant
à plusieurs reprises la Navy de s'entraîner.
Ces jours-là, dans la maison en béton surmontée
d'éoliennes qui domine le mont Carmelo, la dame en robe andalouse
qui reçoit sur le pas de sa porte n'a pas le sourire. A l'intérieur
de la maison, on s'agite : plusieurs jeunes en treillis remplissent
des gourdes et enfilent leurs rangers. On discute de l'opportunité
de laisser se poursuivre les explosions, dont l'écho sourd
suffit à faire trembler la terre, de manière à
laisser le temps à une équipe scientifique d'en mesurer
la nuisance vibro-acoustique, ou de tenter une nouvelle «sortie».
Le mouvement d'opposition à la Navy a reçu un soutien
inespéré de la société civile portoricaine
et a été largement médiatisé dans les
paroisses et sur le petit écran. Des milliers de Portoricains,
de tous bords et de tous âges, se sont manifestés,
en se rendant à Vieques ou en participant à des rassemblements
monstres à San Juan, la capitale portoricaine. Partout, on
rappelle bien sûr que le conflit de Vieques ne doit pas remettre
en cause la relation «privilégiée» qui attache
Porto Rico et les Etats-Unis (lire encadré), mais tout le
monde est d'accord pour dire que la situation ne peut plus durer.
Et les habitants de l'île ont reçu le soutien des plus
grandes célébrités portoricaines du show-biz
et du sport, qui ont adressé une lettre ouverte au président
Bush demandant l'arrêt des bombardements, dans les éditions
du New York Times et du Washington Post du 26 avril.
Aucun des grands noms ne manquait à l'appel : il y avait
là le chanteur Ricky Martin, le roi de la salsa Marc Anthony,
l'acteur qui monte Benicio del Toro (vu notamment dans Traffic),
le guitariste José Feliciano, le joueur de base-ball Ivan
Rodriguez et les boxeurs Tito Trinidad et John Ruiz.
Devant un tel déploiement, George W. Bush n'a eu d'autre
choix que d'annoncer un arrêt définitif des bombardements
pour le 1er mai 2003, par crainte de perdre le vote «latino».
La nouvelle est toutefois accueillie avec suspicion à Porto
Rico. En son temps, Bill Clinton aussi avait fait naître l'espoir
en déclarant : «On ne veut pas de nous à
Vieques et c'est le plus important», avant de se rétracter.
Les manifestations organisées devant la prison fédérale
de Guaynabo pour exiger la libération des «désobéissants
civils» n'ont pas cessé et de nouvelles arrestations
ont encore eu lieu à Vieques en juin.
Tué par un
obus perdu
Au milieu des préparatifs des «guérilleros
de la paix», Don Carmelo, vieil homme squelettique allongé
sur un canapé, raconte : «Mon état de
santé ne me permet pas de participer à la lutte aujourd'hui.
Mais mes fils et mon petit-fils de 14 ans (qui arrivent bientôt
à cheval suivis d'un 4 x 4 de la télévision
locale) ont pris le relais : personne ne connaît mieux
qu'eux les montagnes alentour.» Figure historique de la
lutte de Vieques, Don Carmelo a donné son nom à une
colline qui appartenait à la Marine. Sa famille, comme beaucoup
d'autres, avait été expulsée voilà soixante
ans quand la Navy avait choisi Vieques comme annexe de la base de
Roosevelt Roads pour y mener des manuvres air-terre-mer et
vidé la ville de la moitié de ses habitants. Don Carmelo
avait refusé de céder. Au terme d'une lutte d'occupation
illégale de plus de dix ans au cours de laquelle ses maisons
de fortune furent plusieurs fois rasées par les autorités
militaires, l'homme a obtenu gain de cause dans les années
80 et la petite montagne est aujourd'hui sous administration municipale.
Il répartit depuis ces terres entre paysans viequenses, mais
la municipalité n'y a toujours pas installé l'eau
courante ni l'électricité. Aujourd'hui, la famille
Carmelo a naturellement offert son terrain comme campement à
la nouvelle génération de militants, et ses connaissances
géographiques pour jouer au chat et à la souris avec
les forces armées.
Le conflit qui oppose l'US Navy aux habitants de Vieques est aussi
vieux que la base elle-même. Mais c'est à partir de
la mort accidentelle d'un employé civil de la Marine, David
Sanes, tué par un obus perdu (qui fit aussi trois blessés
graves), le 19 avril 1999, que le mouvement prit de l'ampleur. «La
mort de David a été l'étincelle qui a mis le
feu aux poudres. Les gens de la Grande Ile entendent enfin les revendications
que nous autres, Viequenses, formulons depuis des décennies,
et cela engendre de profondes transformations pour tout Porto Rico.
Vieques symbolise la renaissance de Porto Rico», explique
Ismael Guadalupe, du Comité pour la sauvegarde et le développement
de Vieques (CPRDV).
Quelques jours après la mort de David Sanes, Alberto «Tito
Kayak» de Jesus, le fondateur du groupe Amigos del Mar, accoste
en kayak sur les lieux de l'accident. Plantant sa tente et le drapeau
portoricain en pleine zone de tirs, sur ce qui deviendra bientôt
le «Monte David», il lance le mouvement de «désobéissance
civile» actuel. Tito Kayak, comme l'a baptisé l'opinion
publique, est devenu le héros de la lutte de Vieques, dernier
avatar de ces hors-la-loi qui ont écrit l'histoire populaire
de Porto Rico (après le pirate Cofresi ou le leader indépendantiste
Filiberto Ojeda-Rios). Rendu célèbre pour avoir commencé
le nettoyage des plages portoricaines ou encore traversé
en kayak l'archipel des Caraïbes, de la Floride au Venezuela,
pour protester contre le transport de déchets nucléaires
dans la région, son dernier exploit remonte à novembre
2000, lorsqu'il grimpa au sommet de la statue de la Liberté
pour y accrocher les drapeaux de Vieques et de Porto Rico. La photo
fit la une de la presse internationale. Le jour de son arrestation,
dans la chapelle en préfabriqué construite devant
le Capitole (Chambre des députés) de la capitale,
San Juan, le révérend Wilfredo Estrada déclarait :
«En raison de notre condition coloniale, nos seules armes
sont symboliques. Tito a violé un symbole en montant sur
la statue, les policiers fédéraux en violent un en
venant l'arrêter en ce lieu.»
La violence exercée par les militaires nord-américains
sur Vieques est bien plus que symbolique. Les habitants de l'île
qui vous prennent en stop font souvent peser la responsabilité
de leurs deuils - des décès généralement
pour cause de cancer - aux tirs. L'état-major, qui s'était
engagé à préserver l'équilibre économique
et écologique de Vieques, a visiblement failli : l'île,
qui a servi de terrain d'entraînement aux troupes américaines
engagées au Viêt-nam, en Irak ou au Kosovo, souffre
d'un écosystème dévasté («Que
fait Greenpeace ?», interroge Tito Kayak), d'un taux
de cancer de 27 % supérieur à la moyenne portoricaine
et d'un taux de pauvreté de 73 %. L'allocation fédérale
de 40 millions de dollars (47,20 millions d'euros) accordée
par Clinton en janvier 2000 ne suffira pas à résoudre
les problèmes accumulés par 180 jours de bombardements
annuels depuis 1941 (sans compter les bombardements effectués
par des alliés de l'Otan ou des entreprises privées
d'armement, auxquels le Pentagone loue l'île pour une somme
estimée à 80 millions de dollars ou 94,41 millions
d'euros par an).
Malgré quelques vannes lancées à l'encontre
d'un cordon de policiers agacés et les huées contre
les voitures de civils qui franchissent l'entrée de la base
(la Marine n'emploie que 30 des 9 400 résidents de l'île),
le mouvement pro-Vieques reste étonnamment discipliné
et non violent, sans doute en raison de l'encadrement de la coalition
cuménique et du gouvernement portoricain, qui prônent
une issue pacifique et légaliste au conflit. «Le
problème de Porto Rico, c'est que toute manifestation y prend
des airs de collège de bonnes surs», glisse
même un membre de Amigos del Mar, un des groupes les plus
spectaculaires et clandestins du mouvement.
Hurlements de joie
Au quartier général de l'opposition à
la Marine, le campement Justicia y Paz installé devant le
portail du Camp Garcia, on rencontre des représentants de
tous les courants (religieux, politiques, écologistes, pouvoirs
locaux...) engagés pour Vieques au cours des deux dernières
années. Dans les odeurs de café à l'aube, deux
hommes aux habits crottés arrivent à pied en hurlant.
De joie. Avec l'aide des amis de Tito Kayak, ils ont pénétré
la veille au soir à l'intérieur de la base et y ont
passé la nuit, pourchassés par la police militaire
et ses chiens, avant de ressortir par une canalisation. Ils racontent
les heures passées, immobiles, plaqués au sol, et
comment un militaire leur a écrasé une main sans s'en
apercevoir. Les deux hommes, qui ne se connaissaient pas avant cette
aventure - l'un est un agent immobilier cinquantenaire, l'autre,
étudiant et rasta d'une vingtaine d'années -, risquaient
de finir dans les cachots du Camp Garcia et d'écoper d'une
amende pouvant aller jusqu'à 3 000 dollars (3 540 euros).
Ils pleurent de fatigue et d'émotion dans les bras l'un de
l'autre, avant de repartir pour San Juan en se promettant de revenir.
Mais Vieques semble devoir être préservé d'un
dénouement tragique comme celui qu'avait imaginé,
dans les années 50, le romancier Pedro Juan Soto dans US
Mail. Son héros, baptisé du nom des sacs postaux
(l'US Mail) qui n'apportent jamais de nouvelles de l'administrateur
colonial nord-américain que le destin lui a choisi pour père,
termine sa courte vie d'humiliations en mourant au cours d'une rixe
pour une fille. Non sans avoir auparavant tué deux gringos
en uniforme...
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