Vieques ne désarme pas face à l'US Navy
L'île aux guérilleros de la paix
Depuis soixante ans, cette petite île de Porto Rico sert de champ de tir à la Marine américaine. Et, depuis soixante ans, les habitants de Vieques s'opposent aux exercices. Sans violence, mais avec obstination.

Par YANNIS RUEL

Libération: Le mercredi 4 juillet 2001



 

Vieques depuis Christophe Colomb

1493. Biéke («petite île» en taïno) est découverte par Christophe Colomb.

1647-1800. Les corsaires français, anglais et danois disputent l'île à l'Espagne.

1832-1843. Le maire de Vieques, d'origine française, Théophile Le Gillou, développe une économie sucrière sur l'île. Le recensement de 1845 fait état de 249 Blancs, de 411 mulâtres, de 8 Noirs libres et de 368 esclaves.

1898. Au terme de la guerre hispano-américaine, les Etats-Unis enlèvent Porto Rico à l'Espagne.

1919. Les Portoricains sont déclarés citoyens américains. Ils vont former la première minorité latina de New York.

1939. Un haut gradé de l'US Navy déclare de Porto Rico qu'il est «la clé du système de défense côtière des Etats-Unis». La construction de la base de Roosevelt Roads débute. Vieques en est une extension dès 1941. 3 000 habitants sont expulsés vers Santa Cruz et 4 000 vers le centre de l'île.

1952. Luis Muñoz Marin, premier gouverneur élu de l'île, instaure l'Etat libre associé (ELA) qui fait de Porto Rico un territoire «non incorporé» aux Etats-Unis : les Portoricains sont déchargés de certains impôts fédéraux mais n'ont pas le droit de vote à l'élection présidentielle américaine ni de représentants au Congrès.

1977. Après une décennie de protestation, Culebra, voisine de Vieques, est remise par les militaires au gouvernement civil de Porto Rico. Tandis qu'elle devient un paradis touristique, les bombardements s'intensifient à Vieques.

Eté 1999. On compte quatorze campements de «désobéissants civils» dans la zone des tirs.

21 février 2000. 500 000 personnes défilent à San Juan, capitale de Porto Rico, au slogan de : «Pas une bombe de plus !»

4 mai 2000. Les «désobéissants civils» de Vieques sont expulsés ou arrêtés (600 en deux ans).

Novembre 2000. Sila Maria Calderón est élue gouverneure en faisant campagne pour l'arrêt immédiat et définitif des bombardements. Un référendum parallèle est prévu en juillet, incluant l'option «arrêt immédiat des bombardements».

14 juin 2001. George W. Bush annonce la fin des bombardements pour 2003.

 

Vieques envoyé spécial

Au bout d'un chemin escarpé, la «Grande Ile» de Porto Rico, distante de dix kilomètres, se profile entre nuage de poussière et reflets du soleil. La petite île-municipalité de Vieques aurait pu faire une destination touristique idéale. Le contraste n'en est que plus saisissant entre la végétation luxuriante d'un relief vallonné d'un côté et, de l'autre, au-delà des kilomètres de grillages et barbelés, les collines pelées par des cratères d'obus. Les deux tiers de l'île sont confisqués par l'US Navy et sa base de Roosevelt Roads. En cette fin juin, les exercices d'entraînement et de tirs ont repris pour onze jours. Réveillant l'ardeur des opposants à la Marine américaine.

A chaque reprise des bombardements, les groupes Amigos del Mar et Amigos de Vieques organisent quotidiennement des intrusions sur les terrains d'entraînement de la Marine, guidant des volontaires à travers le maquis jusqu'au lieu où ils serviront de boucliers humains contre les tirs de F 18 et de navires de guerre. Une cinquantaine de «désobéissants civils», au nombre desquels plusieurs personnalités politiques et artistiques, ont ainsi bravé le 30 avril les no trespassing («défense d'entrer») qui entourent la base, empêchant à plusieurs reprises la Navy de s'entraîner.

Ces jours-là, dans la maison en béton surmontée d'éoliennes qui domine le mont Carmelo, la dame en robe andalouse qui reçoit sur le pas de sa porte n'a pas le sourire. A l'intérieur de la maison, on s'agite : plusieurs jeunes en treillis remplissent des gourdes et enfilent leurs rangers. On discute de l'opportunité de laisser se poursuivre les explosions, dont l'écho sourd suffit à faire trembler la terre, de manière à laisser le temps à une équipe scientifique d'en mesurer la nuisance vibro-acoustique, ou de tenter une nouvelle «sortie». Le mouvement d'opposition à la Navy a reçu un soutien inespéré de la société civile portoricaine et a été largement médiatisé dans les paroisses et sur le petit écran. Des milliers de Portoricains, de tous bords et de tous âges, se sont manifestés, en se rendant à Vieques ou en participant à des rassemblements monstres à San Juan, la capitale portoricaine. Partout, on rappelle bien sûr que le conflit de Vieques ne doit pas remettre en cause la relation «privilégiée» qui attache Porto Rico et les Etats-Unis (lire encadré), mais tout le monde est d'accord pour dire que la situation ne peut plus durer. Et les habitants de l'île ont reçu le soutien des plus grandes célébrités portoricaines du show-biz et du sport, qui ont adressé une lettre ouverte au président Bush demandant l'arrêt des bombardements, dans les éditions du New York Times et du Washington Post du 26 avril. Aucun des grands noms ne manquait à l'appel : il y avait là le chanteur Ricky Martin, le roi de la salsa Marc Anthony, l'acteur qui monte Benicio del Toro (vu notamment dans Traffic), le guitariste José Feliciano, le joueur de base-ball Ivan Rodriguez et les boxeurs Tito Trinidad et John Ruiz.

Devant un tel déploiement, George W. Bush n'a eu d'autre choix que d'annoncer un arrêt définitif des bombardements pour le 1er mai 2003, par crainte de perdre le vote «latino». La nouvelle est toutefois accueillie avec suspicion à Porto Rico. En son temps, Bill Clinton aussi avait fait naître l'espoir en déclarant : «On ne veut pas de nous à Vieques et c'est le plus important», avant de se rétracter. Les manifestations organisées devant la prison fédérale de Guaynabo pour exiger la libération des «désobéissants civils» n'ont pas cessé et de nouvelles arrestations ont encore eu lieu à Vieques en juin.

Tué par un obus perdu

Au milieu des préparatifs des «guérilleros de la paix», Don Carmelo, vieil homme squelettique allongé sur un canapé, raconte : «Mon état de santé ne me permet pas de participer à la lutte aujourd'hui. Mais mes fils et mon petit-fils de 14 ans (qui arrivent bientôt à cheval suivis d'un 4 x 4 de la télévision locale) ont pris le relais : personne ne connaît mieux qu'eux les montagnes alentour.» Figure historique de la lutte de Vieques, Don Carmelo a donné son nom à une colline qui appartenait à la Marine. Sa famille, comme beaucoup d'autres, avait été expulsée voilà soixante ans quand la Navy avait choisi Vieques comme annexe de la base de Roosevelt Roads pour y mener des manœuvres air-terre-mer et vidé la ville de la moitié de ses habitants. Don Carmelo avait refusé de céder. Au terme d'une lutte d'occupation illégale de plus de dix ans au cours de laquelle ses maisons de fortune furent plusieurs fois rasées par les autorités militaires, l'homme a obtenu gain de cause dans les années 80 et la petite montagne est aujourd'hui sous administration municipale. Il répartit depuis ces terres entre paysans viequenses, mais la municipalité n'y a toujours pas installé l'eau courante ni l'électricité. Aujourd'hui, la famille Carmelo a naturellement offert son terrain comme campement à la nouvelle génération de militants, et ses connaissances géographiques pour jouer au chat et à la souris avec les forces armées.

Le conflit qui oppose l'US Navy aux habitants de Vieques est aussi vieux que la base elle-même. Mais c'est à partir de la mort accidentelle d'un employé civil de la Marine, David Sanes, tué par un obus perdu (qui fit aussi trois blessés graves), le 19 avril 1999, que le mouvement prit de l'ampleur. «La mort de David a été l'étincelle qui a mis le feu aux poudres. Les gens de la Grande Ile entendent enfin les revendications que nous autres, Viequenses, formulons depuis des décennies, et cela engendre de profondes transformations pour tout Porto Rico. Vieques symbolise la renaissance de Porto Rico», explique Ismael Guadalupe, du Comité pour la sauvegarde et le développement de Vieques (CPRDV).

Quelques jours après la mort de David Sanes, Alberto «Tito Kayak» de Jesus, le fondateur du groupe Amigos del Mar, accoste en kayak sur les lieux de l'accident. Plantant sa tente et le drapeau portoricain en pleine zone de tirs, sur ce qui deviendra bientôt le «Monte David», il lance le mouvement de «désobéissance civile» actuel. Tito Kayak, comme l'a baptisé l'opinion publique, est devenu le héros de la lutte de Vieques, dernier avatar de ces hors-la-loi qui ont écrit l'histoire populaire de Porto Rico (après le pirate Cofresi ou le leader indépendantiste Filiberto Ojeda-Rios). Rendu célèbre pour avoir commencé le nettoyage des plages portoricaines ou encore traversé en kayak l'archipel des Caraïbes, de la Floride au Venezuela, pour protester contre le transport de déchets nucléaires dans la région, son dernier exploit remonte à novembre 2000, lorsqu'il grimpa au sommet de la statue de la Liberté pour y accrocher les drapeaux de Vieques et de Porto Rico. La photo fit la une de la presse internationale. Le jour de son arrestation, dans la chapelle en préfabriqué construite devant le Capitole (Chambre des députés) de la capitale, San Juan, le révérend Wilfredo Estrada déclarait : «En raison de notre condition coloniale, nos seules armes sont symboliques. Tito a violé un symbole en montant sur la statue, les policiers fédéraux en violent un en venant l'arrêter en ce lieu.»

La violence exercée par les militaires nord-américains sur Vieques est bien plus que symbolique. Les habitants de l'île qui vous prennent en stop font souvent peser la responsabilité de leurs deuils - des décès généralement pour cause de cancer - aux tirs. L'état-major, qui s'était engagé à préserver l'équilibre économique et écologique de Vieques, a visiblement failli : l'île, qui a servi de terrain d'entraînement aux troupes américaines engagées au Viêt-nam, en Irak ou au Kosovo, souffre d'un écosystème dévasté («Que fait Greenpeace ?», interroge Tito Kayak), d'un taux de cancer de 27 % supérieur à la moyenne portoricaine et d'un taux de pauvreté de 73 %. L'allocation fédérale de 40 millions de dollars (47,20 millions d'euros) accordée par Clinton en janvier 2000 ne suffira pas à résoudre les problèmes accumulés par 180 jours de bombardements annuels depuis 1941 (sans compter les bombardements effectués par des alliés de l'Otan ou des entreprises privées d'armement, auxquels le Pentagone loue l'île pour une somme estimée à 80 millions de dollars ou 94,41 millions d'euros par an).

Malgré quelques vannes lancées à l'encontre d'un cordon de policiers agacés et les huées contre les voitures de civils qui franchissent l'entrée de la base (la Marine n'emploie que 30 des 9 400 résidents de l'île), le mouvement pro-Vieques reste étonnamment discipliné et non violent, sans doute en raison de l'encadrement de la coalition œcuménique et du gouvernement portoricain, qui prônent une issue pacifique et légaliste au conflit. «Le problème de Porto Rico, c'est que toute manifestation y prend des airs de collège de bonnes sœurs», glisse même un membre de Amigos del Mar, un des groupes les plus spectaculaires et clandestins du mouvement.

Hurlements de joie

Au quartier général de l'opposition à la Marine, le campement Justicia y Paz installé devant le portail du Camp Garcia, on rencontre des représentants de tous les courants (religieux, politiques, écologistes, pouvoirs locaux...) engagés pour Vieques au cours des deux dernières années. Dans les odeurs de café à l'aube, deux hommes aux habits crottés arrivent à pied en hurlant. De joie. Avec l'aide des amis de Tito Kayak, ils ont pénétré la veille au soir à l'intérieur de la base et y ont passé la nuit, pourchassés par la police militaire et ses chiens, avant de ressortir par une canalisation. Ils racontent les heures passées, immobiles, plaqués au sol, et comment un militaire leur a écrasé une main sans s'en apercevoir. Les deux hommes, qui ne se connaissaient pas avant cette aventure - l'un est un agent immobilier cinquantenaire, l'autre, étudiant et rasta d'une vingtaine d'années -, risquaient de finir dans les cachots du Camp Garcia et d'écoper d'une amende pouvant aller jusqu'à 3 000 dollars (3 540 euros). Ils pleurent de fatigue et d'émotion dans les bras l'un de l'autre, avant de repartir pour San Juan en se promettant de revenir.

Mais Vieques semble devoir être préservé d'un dénouement tragique comme celui qu'avait imaginé, dans les années 50, le romancier Pedro Juan Soto dans US Mail. Son héros, baptisé du nom des sacs postaux (l'US Mail) qui n'apportent jamais de nouvelles de l'administrateur colonial nord-américain que le destin lui a choisi pour père, termine sa courte vie d'humiliations en mourant au cours d'une rixe pour une fille. Non sans avoir auparavant tué deux gringos en uniforme...